Sylvie Makela
Double conscience : être afro-descendant·e·s en Suisse Romande
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Prénom et nom
Sylvie Makela
Date de naissance
6 janvier 1979
Lieu de naissance
Kinshasa
Date arrivée en Suisse
1980
Profession
Entrepreneure
Origine père
Congo RDC
Origine mère
Congo RDC
Double-conscience : Suisse/Congolaise
Mes parents se sont rencontrés à Kinshasa. Ils ont été très amoureux je pense. Mon père est venu en Suisse comme réfugié politique. On est donc arrivé dans le cadre d’un regroupement familial. Mes parents ne se positionnaient pas par rapport à cette tension, cette dualité vécue des afro-descendant·e·s. Eux étaient africain·e, congolais·e. Ils étaient plutôt dans une posture de reconnaissance: «on a de la chance d’être ici donc faisons le moins de vagues possibles. Mais vous les filles, vous savez quand on est africain… il vous faudra travailler, travailler, travailler». L’objectif pour eux était de pouvoir rester, de travailler et de se construire une vie meilleure.
J’ai grandi au centre-ville de Lausanne à Montelly. Mon père était chauffeur de taxi et ma mère faisait des ménages, la plonge, etc., enfin plusieurs jobs non-qualifiés. On était très lié à la communauté congolaise de Lausanne. Je parle lingala. J’ai un très bon souvenir des baptêmes, des fêtes, des noëls dans les différentes familles où l’on passait du bon temps ensemble à manger, rire, à vivre pleinement cette culture. C’était très agréable. Il y a quelque chose de la fête et de la joie mais aussi de la survie car la vie n’est pas simple quand on est migrant. C’est ce qui me donne cette identité suisso-congolaise très forte.
Vivre la dualité
Il y a clairement une tension, une dualité. Depuis peu, je peux mettre des mots assez précis dessus mais, pendant longtemps, je l’ai vécue sans en avoir conscience et ça a été dur à vivre. C’est comme si tu as une jambe cassée. Tu fonctionnes mais tu ignores que tu as la jambe cassée.
Je me sens lausannoise avant tout, c’est ma ville de cœur. Pourtant j’ai toujours été renvoyé à ma différence car l’environnement autour de moi fait comme si je n’existais pas. C’est très compliqué pour les gens d’accepter qu’il puisse y avoir des Suisses non-Blancs. Ce n’est pas dans leur champ du pensable ou du possible qu’une Noire puisse être suisse au même titre qu’un secundo italien ou espagnol.
Être afro-descendante a été central dans tous mes choix car cette différence, cette couleur, nous rattrape toujours. J’ai tenté d’exceller dans ce que je faisais pour démentir les préjugés. Il faut au minimum être excellent dans tout. J’ai donc surinvesti les études, j’ai été très sage, très mature. Je n’avais pas le loisir d’avoir une adolescence compliquée. J’ai donc fait des études universitaires. Mais j’adorais le théâtre. J’aurais voulu faire une école d’art mais je me suis rendu compte que ce n’était pas raisonnable par rapport à qui j’étais, car rien dans le théâtre n’était fait pour moi. J’ai choisi science politique. Ensuite j’ai bossé dans la communication mais un peu par hasard, selon les opportunités. Mon vrai choix, celui où mon identité afro-descendante a été déterminant, c’est dans mon projet de créer Tribus urbaines, chaîne de salons de coiffure spécialisé dans la coupe des cheveux texturés portés au naturel. Je me réconcilie avec cette petite fille qui voulait s’évader de son milieu social et racial. Là je suis totalement en phase avec cette identité et la tension qui la compose.
Le racisme en Suisse
Je ne suis pas sûre qu’il y ait une spécificité suisse. C’est comme le nuage de Tchernobyl, est-ce qu’il s’arrête aux frontières? Je pense qu’il s’exprime de la même manière partout, en tous les cas, pour ce qui est du racisme systémique et institutionnel. Ce racisme est tellement ancré dans la culture européenne et la Suisse en fait pleinement partie.
Les résonances de l’histoire de l’esclavage et du colonialisme
Cette histoire fait partie de mon identité et de celle de mes enfants. On a hérité de ce traumatisme et il est là, de génération en génération. C’est comme le génocide juif. Aujourd’hui, pour moi, il est très important que cette histoire, ce génocide, soit reconnu. Or il n’y a pas encore de reconnaissance internationale, européenne et encore moins suisse sur le fait que des nations entières se sont constituées sur l’exploitation et l’extermination de personnes sur le simple fait qu’elles étaient originaires du continent africain. A mon sens, ça devrait passer par une sorte de compensation financière. Pour l’harmonie et la réconciliation, le pardon doit être là.
Ce qui se passe aujourd’hui concernant l’immigration en provenance du continent africain notamment est un scandale. Une fois de plus, toute une population est stigmatisée sur la base de ses origines. Des murs sont créés pour les empêcher de venir. Or, s’ils migrent c’est en raison, principalement, d’une situation économique, politique ou sociale liée à l’exploitation de leurs ressources par l’Europe. La plupart vienne pour travailler, pour avoir une vie meilleure. Il y a donc là une profonde injustice qui me touche énormément. C’est un système qu’il faut abolir.
L’art comme ressource pour résister aux représentations négatives de soi
Beaucoup d’artistes d’Amérique du Nord m’ont influencé. Ils ont pu conceptualiser beaucoup plus tôt ce que l’on vivait aussi en Europe. J’ai beaucoup regardé les films de Spike Lee. En termes de beauté et de look, je me suis tournée vers des artistes noires américaines comme Laureen Hill. Pour moi elle a été une icône car elle portait les cheveux au naturel et avait la peau noire. Erika Badu ou Jill Scott ont aussi été très inspirantes tout comme certaines Françaises comme Les Nubians.
Parmi les intellectuelles, ce sont surtout des femmes qui m’ont inspiré. J’ai trouvé en Maya Angelou, Edo Lodge ou Maryse Condé des femmes fortes qui affirmaient leur identité et proposaient des alternatives. Mais l’un des moments les plus marquants pour moi a été la lecture du livre Racine d’Alex Haley. J’ai des souvenirs de moi lisant ce livre dans le bus et d’en pleurer. Ça a été une claque! Elle a été constitutive d’une phase de surinvestissement de mon identité afro. J’aime beaucoup le théâtre, mais en Suisse, il y avait très peu de production avec des personnages noirs. En 2000, j’ai vu une pièce mise en scène par Peter Brook où il n’y avait que des comédiens noirs. Symboliquement c’était énorme pour moi qui aurais voulu être comédienne.
Lutter contre le racisme
Je suis une militante anti-raciste au même titre que militante féministe. Il m’est arrivé de manifester dans la rue et quand on me tend un micro je parle de cette problématique en toute transparence. Mais c’est surtout mon projet entrepreneurial, Tribus Urbaines, qui, pour moi, est une façon de militer. Je n’hésite pas à prendre du temps pour discuter avec d’autres femmes afro-descendantes qui ont des projets entrepreneuriaux et qui ont envie de se lancer. Mon but c’est que mes sœurs, mes pairs puissent s’élever dans la société. A compétences égales, Tribus Urbaines favorise des personnes afro-descendantes. Je m’inspire beaucoup de ce qui se fait en Amérique du Nord. Il faut construire des communautés économiquement fortes qui auront de l’influence grâce à leur autonomie. Elles pourront ainsi faire valoir certaines valeurs en ayant une position plus forte dans le jeu politique. J’ai envie que la différence et l’inclusion puissent avoir leur espace et puissent se vivre de manière sereine dans tous les secteurs de la vie de ma région, qu’on puisse soi-même s’autodéterminé, dire qui on est sans que ça soit les autres qui te l’imposent.

Cette dualité me permet de me fondre ou de m’adapter à la plupart des milieux. C’est une stratégie de survie. Mais quoiqu’il en soit, je reste caméléon même si on me confond avec une feuille ou une pierre. J’aimerais qu’on me reconnaisse caméléon parmi les feuilles et les pierres sans que ça me mette en danger.