Chancel
Double conscience : être afro-descendant·e·s en Suisse Romande
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Prénom
Chancel
Date de naissance
07 juillet 1990
Lieu de naissance
Fribourg
Né en Suisse
Profession
Assurance et éducateur social
Origine père
Congo / Kinshasa
Double-conscience : Suisse/Congolaise
Mon père était soldat dans le régime Mobutiste. Il a dû fuir le pays car c’était la guerre. Il est d’abord allé en France puis il a trouvé une opportunité en Suisse. Il est arrivé avec son petit frère – qui maintenant vit à Paris – en juillet 1983. Ma mère l’a rejoint en 1984 par regroupement familial. J’ai cinq sœurs et deux frères, dont quatre sont nés au Congo et quatre en Suisse, dont moi.
Je suis né à l’hôpital de Fribourg et j’ai grandi dans le quartier de Schoenberg. C’est un quartier de 10’000 habitant·e·s situé en dehors de la ville. La population est à 90% d’origine étrangère. Pour moi, cet endroit, c’est ma nation. Mon sentiment d’appartenance va à ce quartier. C’est ma terre, mon safe-space. C’est propre, je crois, à toutes les personnes qui y ont grandi.
Dans mes souvenirs, ma première confrontation au racisme a eu lieu lors d’une rencontre interscolaire avec les enfants d’autres villes. C’est là que, pour la première fois, on m’a fait remarquer que j’étais noir. Avant cela, je n’y avais pas été confronté. Dans ce quartier multiculturel, mes meilleurs amis étaient kosovars, suisses, turques, mexicains, érythréens, colombiens, congolais ou encore taliens.
Jusqu’à cette rencontre interscolaire, je ne comprenais pas bien les avertissements de mes parents qui nous répétaient sans cesse «quand on est Noir.e, il faut se tenir à carreau». Mais ensuite j’ai mieux compris.
Vivre la dualité
Au départ, tu as le sentiment que tes origines ont quelque chose de bizarre, que tu es bizarre. On te fait comprendre que tout ce qui vient de ton pays d’origine n’est pas normal. Ça donne un sentiment de honte. Je cherchais cette appartenance à la Suisse mais, à chaque fois, j’étais rejeté. On me renvoyait systématiquement à ma couleur de peau. Plus les rejets s’accumulaient, plus je m’ancrais dans mon identité congolaise, une identité dont ma famille était très fière. Ma grand-mère, une proche de Patrice Lumumba (principale figure de l’indépendance du Congo belge), nous a toujours rapporté des récits positifs de notre histoire congolaise.
Mon identité s’est donc, en partie, créée par le rejet. Aujourd’hui, j’ai plus le sentiment d’être un Congolais de Suisse qu’un Suisse du Congo. J’ai d’ailleurs choisi de garder la nationalité congolaise faute de ne pas pouvoir avoir les deux. La procédure par laquelle il faut passer pour obtenir le passeport suisse, alors même que je suis né ici et que j’y ai passé toute ma vie, me choc. Pour moi, ça ne vaut pas la peine de devoir prouver que je suis un bon Suisse.
J’ai un parcours assez atypique. J’ai d’abord fait un CFC d’automaticien et suis passé par pas mal de postes avant de reprendre des études à 25 ans. J’ai choisi les sciences sociales car j’avais besoin de comprendre le monde, notamment les problématiques liées au racisme. Je n’ai pas trouvé les réponses que je cherchais à l’université. Je voulais aller dans un endroit où on pense et je me suis retrouvé dans une église. Ça a été un gros choc. C’est dans des structures autour de l’université que j’ai pu construire ma connaissance sur ces thématiques. J’ai d’abord créé l’Association des étudiant·e·s africain·e·s (AEA) ce qui m’a ouvert les portes à d’autres institutions, tel que l’Union de la jeunesse panafricaine (UPJ).
Le racisme en Suisse
Le racisme anti-Noir·e·s en Suisse est le même que partout ailleurs dans le monde. Les mécanismes, les façons de penser, etc. sont identiques. La guerre en Ukraine nous en donne un exemple criant. On voit le fossé qu’il y a dans l’accueil des réfugié·e·s suivant leur origine. Les ressortissant·e·s de pays tiers tentant de fuir l’Ukraine ne sont pas les bienvenu·e·s. L’intervention du chef de groupe UDC au Conseil national, Thomas Aeschi, est éloquente. Il dit, publiquement et sans complexe, que les Nigérians ou les Irakiens avec des passeports ukrainiens vont violer les Ukrainiennes de 18 ans! Cela montre bien la force du racisme. En Suisse, celui-ci s’exprime sans doute un peu différemment dans la forme mais le fond est le même.
Les résonances de l’histoire de l’esclavage et du colonialisme
Si on veut comprendre le racisme en Suisse, il faut comprendre l’histoire que la Suisse a entretenu avec l’esclavage. Le racisme, n’est pas un sentiment mais une construction sociale. Celle-ci débute au moment où l’on se met à définir le·la Noir·e comme un être inférieur et que cela est théorisé puis institutionnalisé (avec le Code noir par exemple). Comme le dit Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs, cette construction est intériorisée par les Noir·e·s eux-mêmes. Ils finissent par se sentir inférieurs. Cette construction historique est, aujourd’hui encore, inscrite dans nos mœurs et façons de penser. Il faut la déconstruire pour lutter contre le racisme. Cette histoire a été très importante dans ma vie pour comprendre mes combats, pourquoi et comment je dois les mener mais aussi pour comprendre ma trajectoire et celle de ma famille.
Les figures politiques et l’art comme ressource pour résister aux représentations négatives de soi
Plusieurs personnalités de la lutte pour l’indépendance en Afrique ou pour les droits civiques aux Etats-Unis m’ont fortement inspiré. C’est le cas en particulier de Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Amílcar Cabral, Steve Biko, Malcom X, Martin Luther King ou encore Fred Hampton. Aujourd’hui, Kémi Séba, figure importante du radicalisme noir et du panafricanisme, me parle beaucoup. Le panafricanisme correspond vraiment à qui je suis, soit une personne issue de la diaspora. Parmi les femmes, ce sont Henriette Akofa, Léonora Miano et Christiane Taubira, qui m’ont énormément apporté. Et puis il y a ma mère qui a fait beaucoup pour la communauté congolaise ici en Suisse et ma grand-mère qui faisait partie du groupe de pensée de Lumumba lors de la décolonisation.
Enfin, je suis un pur produit de la rue, donc le rap a été mon premier vecteur de politisation avec Buba, Soprano, Youssoupha, Keri James, etc. Pour moi le rap français a été la source d’inspiration. Au-delà de la question de la race, le rap soulève aussi toutes les questions liées aux inégalités de classe. Et cela est dit au travers d’un véritable art de l’écriture.
Lutter contre le racisme
Je m’engage collectivement. Pour moi, lutter seul n’a pas de sens. On est fort que lorsqu’on peut créer une vraie unité. Un des plus grands défis auquel la communauté afro-descendant·e est confrontée c’est le vivre ensemble, apprendre à travailler, communiquer, collaborer ensemble. Le sentiment du devoir est le plus fort et c’est pourquoi j’ai toujours lutté en équipe.
J’ai créé l’Association des étudiant·e·s africain·e·s (AEA) de l’Université de Lausanne. J’ai été membre de l’Union africaine et de l’Union de la Jeunesse Panafricaine. J’ai toujours des liens très étroits avec ces organisations. J’ai aussi créé A qui le tour ? un collectif visant le «vivre ensemble» et la lutte contre les violences policières. Aujourd’hui nous sommes notamment mandatés pour former la police de Fribourg et de Vaud contre le profilage racial.

Cette dualité c’est comme être à la fois dans la Matrix et en son dehors. C’est comme prendre la pilule rouge, celle de la connaissance d’une vérité dérangeante et ainsi s’extraire du cadre de la Suisse institutionnelle et de ses catégories. Mais j’y reviens pour lutter de l’intérieur.